Séquence tirée du film Dans l’aventure du non, la parole, réalisé en 1991 par Catherine Scheuchzer, sur la base d’un tournage effectué dans le cours des années 1980 à Boulens (Suisse), avec le Collectif de recherches pédagogiques et psychanalytiques.

Dans cette séquence, on aperçoit Cyril avec les poches dans le dos… il va se rendre à l’épicerie du village. De prime abord, un pull « à l’envers », cela peut paraître incongru. Quelque chose auquel nous n’aurions pas pensé est-il suggéré? Sachant qu’il va s’éloigner de la maison, voudrait-il s’assurer qu’il saura y revenir? Son pull serait-il dès lors porté du bon côté, celui du retour… Endroit ou envers?
Si Cyril se rendait à l’école avec un pull porté de la sorte, sans doute deviendrait-il l’objet de railleries… Autant l’école ne semble en mesure de l’intégrer avec ses incongruités, autant ne semble-t-il à même d’intégrer l’école avec sa normalité.
Que le trajet entre la maison et l’épicerie, puis le retour à la maison, puissent s’effectuer pourrait s’avérer une acquisition. Tenir compte de ce qui se produit au plan de la logique et de la structure, dans les ourlets de la vie, nous concerne chacun nommément. Cette séquence, comme tant d’autres inhérentes à la vie, sont une invitation à constater qu’une acquisition ne se borne pas au registre du savoir, elle pose aussi la question du sens et de la vérité.
Les allers et retours entre la maison et l’épicerie du village sont comme le trajet qu’un élément s’effectue dans la parole, pour Cyril, il semble que le tournage contribue à rendre le trajet sûr. Faut-il s’attendre à ce qu’un jour Cyril mette son pull « à l’endroit »? Ici, la parole ne se limite pas au verbe, elle inclut le silence, le geste, la pensée, le rêve, l’oubli, la bévue. Et il est essentiel que le récit qui se trame à chaque fois fasse entrer chacun dans le statut de protagoniste.
Les résultats? Pour qui intervient dans cette expérience, tout comme pour Cyril, ce qui reste, la maison, est une question ouverte. Certains y viennent puis en repartent, ils entrent dans la danse et y trouvent les conditions d’une élaboration, voire d’une avancée. Chaque instant, de jour comme de nuit, il faut lutter, relancer, inviter, convoquer, provoquer pour introduire du mouvement là où les choses pourraient s’immobiliser, être données pour acquises au risque de devenir immuables.
L’audace et l’humilité entrent dans des combinaisons infinies, car il importe de ne pas penser  une intervention à partir de sa propre limitation ou de l’incapacité d’autrui. Dans ces conditions, il arrive qu’un pas se fasse comme par ricochet. La constatation qui vaut pour tout le monde est que le chemin se fait en marchant.
Après un temps d’intervention au Collectif, certains ont ouvert un cabinet de psychanalyse, d’autres devenus titulaires d’une chaire pro­fessorale ou d’une spécialité en médecine. Et d’autres encore ont conclut leur cur­sus de formation dans un art ou un métier, qu’ils exercent depuis lors. Parmi eux, cer­tains sont devenus chefs de services publics ou d’entreprises. Et d’autres encore écrivains, artistes ou poètes, ont poursuivi les activités inaugurées par le Collectif. Pour chacun, à différents titres, l’élaboration se poursuit.
La valeur ajoutée? Une bibliothèque de récits, d’anecdotes, de syntagmes, d’idées, de propositions et d’œuvres se constitue de jour en jour, depuis plus de quarante ans. Et ce patrimoine intellectuel est une ressource pour que l’histoire continue à s’écrire dans sa variété et sa diversité.